Je suffoquais. Faisant dos à la foule, je tentais de réviser un texte. Les mots disparaissaient sur ma feuille, juste devant mes yeux. J’étais prise de panique et plus rien n’entrait. Ces questions — en anglais — dont je connaissais pourtant la matière, mais dont je ne pouvais plus retenir un mot, j’allais les poser à un homme connu mondialement dans quelques minutes.
Incapable de faire la conversation à quiconque, je me terrais dans un coin. J’avais l’impression que mon corps et ma tête allaient me lâcher.
— T’es capable, t’es une pro, me répétait un garde de sécurité, témoin de l’état de stress qui m’affligeait.
Effectivement, la voiture qui transportait l’invité de marque n’était plus très loin. Il serait là dans huit minutes, dans sept, dans six, assurait la garde rapprochée du champion à travers les walkies-talkies.
Ma tête tournait et ma bouche était sèche, malgré les petites gorgées d’eau que je prenais consciencieusement. Je ne pouvais pas risquer d’être aux toilettes quand George Russell, le pilote de Formule 1, arriverait dans la salle pleine à craquer. Russell avait dix minutes top chrono à nous accorder à la veille du Grand Prix du Canada au Circuit Gilles-Villeneuve.
J’avais répété la scène et les déplacements avec l’équipe des communications. Même si la directrice de Mercedes-Benz Canada m’avait mentionné que j’étais la personne parfaite pour créer une rencontre mémorable, plus nous approchions du moment fatidique, moins j’en étais convaincue. Je connaissais la matière, certes, mais les questions techniques jouaient à cache-cache dans ma tête, leurs mots se disloquant les uns des autres.
J’avais vécu ce trouble avant certaines de mes plus grandes performances. En anglais, c’était pire.
J’ai encore un goût amer chaque fois que je pense à la présentation du concept d’une nouvelle radio féminine — Ève Radio — que je faisais avec une équipe choisie minutieusement devant le CRTC en 2008. C’était comme dans un mauvais rêve. Vous savez, celui où l’on tente de parler et rien ne sort? Ça, c’était moi ce jour-là.
Depuis mes premières prestations à Ad Lib en 1988 jusqu’à aujourd’hui, les crises de panique m’affligent. Mais le plus curieux, c’est que je n’ai jamais pensé que ça en était. Je croyais que j’étais simplement «pas assez bonne» et que ça n’arrivait qu’à moi, ces affaires-là.
Ce n’est que plus tard que j’ai compris que plusieurs des symptômes que je vivais — le cœur qui s’emballe, la bouche sèche, les trous de mémoire, la sensation d’étouffer — ressemblaient davantage à une attaque de panique qu’à un simple trac.
Dans ces moments de grande vulnérabilité, même si j’ai chanté des milliers de fois, je me demande encore comment débute ma chanson Bye Bye mon cowboy (pour votre information, ça commence par «Bye Bye»!).
Chez certaines personnes, le stress intense peut provoquer un étrange sentiment de déconnexion, comme si l’on observait la scène de l’extérieur ou que son propre corps ne nous appartenait plus tout à fait. Avec le temps, j’ai réussi à me trouver des repères et à compter sur mon expérience.
Avant de faire la transition entre Radio Énergie et Rythme FM, j’ai consulté une thérapeute pour m’aider à entreprendre ce nouveau défi. Me retrouver seule au micro, sans interlocuteur, me gelait le sang. Ceux qui détestent entendre leur voix sur un répondeur ou dans un message vocal — soit à peu près tout le monde — me comprendront!
Pendant cette période, j’ai commencé à utiliser l’application Respirelax, qui enseigne simplement la technique de cohérence cardiaque. On inspire cinq secondes, on expire cinq secondes, pendant cinq minutes, en regardant une bulle qui monte et qui descend à l’écran. Cette respiration rythmée aide à calmer le système nerveux et à réduire les manifestations physiques du stress. Sans faire disparaître l’anxiété comme par magie, elle permet souvent de retrouver suffisamment de calme pour reprendre ses moyens.
Je ne dis pas cela pour flasher, mais cette appli m’a sauvée le jour de la fête du Canada où, sur scène à Ottawa, j’ai présenté Bono et The Edge du groupe U2 devant une foule immense. Il y avait là, au premier rang, une impressionnante assemblée de dignitaires: Justin Trudeau, Sophie Grégoire-Trudeau, le prince Charles et Camilla. Ils me fixaient tous les quatre!
Malgré tout, puisque j’avais réussi à me détendre, Sandra Oh et moi avons fait un travail extraordinaire à l’animation.
Je me suis souvenue de ce moment alors que j’attendais George Russell. J’ai alors plongé la main dans mon sac à main et sorti mon cellulaire. J’ai cherché l’application magique et lancé le téléchargement, priant pour qu’elle apparaisse avant l’arrivée de l’un des pilotes les plus rapides du monde.
Bing!
Elle était là.
Faisant dos à la foule, j’ai inspiré puis expiré très lentement, histoire de ne pas me désintégrer devant public. J’ai pratiqué quelques minutes de cohérence cardiaque et senti peu à peu mon souffle ralentir et mon corps retrouver son équilibre.
Celui qui doit gérer les attentes de toute une équipe de Formule 1 est enfin arrivé. Je suis montée sur scène, comme sur un podium, pour réchauffer la foule et je l’ai présenté avec tant d’entrain qu’il est venu me rejoindre les yeux pétillants et le sourire aux lèvres.
J’avoue qu’à ce moment précis, j’ai décidé d’oublier mes questions pour une bonne raison: vivre pleinement ce moment et rebondir sur chacune de ses réponses agiles.
Nous avons eu un échange brillant, dynamique et fort intéressant devant une foule hyper captivée.
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«Faites savoir à l’équipe que j’ai été enchanté de l’événement.»
George était content, m’a-t-on dit le lendemain.
Aujourd’hui, je ne cherche plus à faire disparaître complètement le trac. Je lui fais une petite place dans la bagnole et je continue la route quand même.
Après plusieurs décennies dans ce business, j’ai appris à affronter les papillons. Même s’ils semblent parfois être de gros monstres qui dévorent notre estomac, ils ne restent que des papillons que l’on peut amadouer, une respiration à la fois.
