Depuis la rentrée scolaire, il me regarde étrangement. Pourtant, on se connait bien, car je lui ai enseigné pendant un an, tout au long de sa cinquième année. Mais depuis la rentrée, il semble timide et je soupçonne qu’il a quelque chose à me dire. Je l’approche, le salue, on parle des vacances, de sa nouvelle enseignante de 6e, mais je ressens toujours un petit malaise.
Ilias a toujours été un élève formidable. Sérieux et déterminé, il est le genre d’élève qui ne se contente pas d’un 90% mais qui vise toujours plus haut. Un petit garçon poli, un grand sportif, aussi heureux sur un terrain de soccer que lors d’une période de grammaire où on analyse le groupe du nom.
Il a demandé à sa nouvelle enseignante de 6e année, Madame Luce, de consulter mon horaire de surveillance. Il avait un plan. Mais avant de l’exécuter, il devait trouver le bon moment pour le mettre en oeuvre. Il a choisi le moment et idéal pour exécuter son plan: le mercredi à 7h55, lors de ma surveillance extérieure.
Le matin venu, il m’attendait dans la cour d’école. Dès qu’il m’a vu sortir, il a fait quelques pas en ma direction et m’a tendu un sac vert, un immense sourire aux lèvres. Il m’a simplement dit: «je suis allé au Maroc cet été et j’ai pensé à toi. C’est un cadeau très spécial, Monsieur Alex. Ouvrez le plus tard, pas dans la cour s’il vous plaît.» Puis il est parti retrouver ses amis, timide et fier.
Je n’ai pu m’empêcher de jeter un coup d’oeil à l’intérieur du sac. J’ai aperçu un plateau des fameux biscuits au miel et aux noix que sa mère avait si gentiment cuisiné pour moi quelques fois pendant l’année. J’ai la dent sucrée et les élèves le savent! Ce qui est génial d’enseigner à des élèves aux origines diverses, c’est qu’on peut goûter à des recettes typiques de leurs pays. Des rouleaux printaniers aux beignets haïtiens, j’ai souvent la chance de déguster des plats que les élèves sont fiers de me présenter.
Que la mère d’Ilias prenne le temps de cuisiner ces biscuits pour moi et que son père vienne me les donner, toujours bien présentés, chaque fois m’a touché. Mais il y avait autre chose sous ce plateau…

Je comptais les minutes avant la récréation, afin d’avoir un peu de temps seul et de découvrir ce qu’Ilias m’avait offert. J’ai d’abord lu la carte et je n’ai pu m’empêcher de rougir, même si j’étais seul dans la pièce. Lorsque des parents prennent le temps de t’écrire à quel point tu as touché leur enfant, tu ne peux qu’être reconnaissant. Puis, j’ai ouvert le fameux sac. Le cadeau était une djellaba, un vêtement typique du Maroc, son pays d’origine. Bien choisi, non? Les hommes dans le Maghreb portent régulièrement cette longue robe ample et confortable. Ça fait partie de leur tradition. Finement brodée et au tissu soyeux, celle que la famille d’Ilias m’a offerte m’a tout de suite plu.

J’imagine très bien Ilias se promener à Tanger, demandant à ses parents de l’acheter pour moi. Il savait que ça me ferait plaisir, moi qui les interroge souvent sur leur pays d’origine.
Ce n’est pas qu’une djellaba qu’ils m’ont offerte ni qu’un simple merci. C’est une partie d’eux et de leur culture qu’ils ont voulu partager avec moi. C’est avec beaucoup d’humilité que je l’ai acceptée et que je la garderai en souvenir de cet élève et de cette famille au si grand coeur et aux biscuits tellement délicieux!