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Devant un building de mon quartier, Saltivka, où vivaient un demi-million de personnes. L'édifice est maintenant presque vacant. Mais mes parents habitent encore dans leur ville.

Comment la guerre en Ukraine a changé ma vie

Je n’aurais jamais cru devoir un jour quitter à 18 ans mon beau pays, l’Ukraine, pour déménager au Canada. Comme beaucoup de gens dont la vie est affectée par la guerre, je n’aurais jamais pensé que mon pays aurait à y faire face non plus. Mais la vie est parfois injuste.

J’ai toujours rêvé d’écrire et de réaliser des films. Dans mes rêves d’adolescente, je m’imaginais vivre en Californie, à New York ou à Vancouver, tous des hauts lieux du cinéma. À l’université, j’ai choisi les langues comme matière principale. Mon père n’était pas très content que je prenne des cours de français. Le chinois aurait été plus utile à notre époque. Mais j’ai décidé d’écouter mon cœur. Et me voilà contre toute attente à Montréal. Je vis seule, je travaille dans l’industrie du cinéma aux studios Grandé, où j’ai rencontré Mitsou, je parle couramment l’anglais et j’apprends (encore) le français tout en poursuivant mes études universitaires en Ukraine. Et je n’ai que 20 ans, alors je suis assez fière de moi. Mais le 24 février 2022, ma vie est devenue un film. Un bien mauvais film.

Moi à la maison, après une nuit passée sous terre, cachée dans le couloir parce que j’ai entendu le bruit d’un avion.

Vivre dans la peur

La guerre du Donbas a commencé en 2014, quand j’avais 10 ans. Tout le monde savait qu’une guerre de grande ampleur éclaterait peut-être, mais on n’y pensait pas tous les jours. Du moins, les gens de mon âge. On faisait des dessins pour les soldats et donnait des vêtements aux réfugiés du Donbas. Parfois, des Russes ou des pro-russes organisaient des manifestations dans le centre-ville. Puis Poutine a fait une vidéo dans laquelle il proclamait que deux régions ukrainiennes occupées étaient maintenant des républiques russes. Et il voulait en avoir plus. On refusait toujours de croire qu’il allait nous envahir. Comme on s’est trompés!

Je me souviendrai toujours du 24 février 2022. J’ai étudié jusqu’à une heure du matin. C’est alors que j’ai appris que tous les aéroports ukrainiens avaient cessé de fonctionner. J’ai senti l’anxiété monter, et j’ai publié une photo de mon chat en story sur Instagram avec les mots «Bonne nuit?». Je me suis réveillée à 4 heures parce qu’il me mordait et me poussait dans les côtes. Au moment où j’ai ouvert les yeux, j’ai entendu une explosion.

Ma famille et moi vivions à Kharkiv, Saltivka, dans le nord-est de l’Ukraine. Poutine voulait vraiment nous annexer parce que, premièrement, c’est une grande ville proche de la Russie et, deuxièmement, la majorité des habitants parlent russe. Ils s’attendaient à ce qu’on soit heureux et qu’on les accueille à bras ouverts. Mais une langue ne définit pas la personne qu’on est. J’aime l’histoire de l’Ukraine. J’aime la musique ukrainienne. Oui, je parle russe, mais je ne me suis jamais sentie russe. Parfois, j’aimerais ne jamais l’avoir appris. Et si je le parle, c’est parce que l’URSS a forcé mes ancêtres à le faire. Par contre, c’est plutôt utile quand on entend deux femmes russes parler dans son dos dans le métro de Montréal et qu’on leur dit «Извините, можно пройти?» (excusez-moi, je peux passer ?) juste pour voir leur tête.

On n’a pas accueilli l’armée russe comme elle l’aurait souhaité. Et les soldats ont bombardé notre ville. Mon père a décidé de nous emmener dans notre maison de vacances, croyant qu’on serait plus en sécurité. Mais il a changé d’avis à la dernière minute et a décidé de nous conduire jusqu’à une station de métro. Il nous a sauvé la vie : la ville de notre chalet était sous occupation et une véritable boucherie s’y déroulait. Je ne veux même pas imaginer ce qui aurait pu se passer si on s’y était rendus, et je ne veux pas non plus y penser.

J’étais contente d’avoir reçu de la nourriture même si j’avais plus que 18 ans.

Avec ma famille, j’ai passé des semaines cachée sous terre la nuit, à passer quelques heures seulement chez moi durant le jour. Il faisait très froid. Et je ne mangeais pas à ma faim. J’avais peur de ne pas avoir assez de nourriture et les explosions me donnaient la nausée. Certains jours, je ne pouvais grignoter qu’une barre de chocolat. Et je grelottais, même si je portais toutes les couches de vêtements que j’avais apportées avec moi l’une par-dessus l’autre. Une fois, des bénévoles nous ont apporté de la nourriture, mais ils en donnaient seulement aux enfants de moins de 18 ans. Comme je venais d’avoir 18 ans il n’y a pas si longtemps, en octobre, ils ont eu pitié de moi et m’ont donné du fromage, des biscottes et une pomme. Mon père faisait partie de la patrouille de nuit et il parcourait les lieux quelques heures chaque jour, pour s’assurer que des personnes mal intentionnées n’accèdent pas au sous-sol d’une école où on se terrait. J’avais peur d’aller aux toilettes parce qu’elles se trouvaient au premier étage. Personne ne prenait de douche. Et quand il n’y avait plus d’électricité, parfois, on ne pouvait pas non plus avoir de connexion cellulaire.

Dire au revoir à mes parents

On a décidé d’abandonner notre maison après quelques semaines passées dans ce sous-sol. Sans même savoir si on allait revenir un jour ou si notre maison serait bombardée ou non. Je n’avais pas peur de mourir. Ce n’était pas ça ma crainte. J’avais peur que mes proches ou moi-même soient blessés et deviennent handicapés. Je me souviens clairement d’un moment où je courais vers le sous-sol pendant la nuit et où j’ai vu un missile voler dans le ciel. Il a explosé à la seconde où j’ai atteint le refuge.

Moi portant les vêtements et la nourriture donnée par des gens, lorsque j’ai quitté ma maison et que je suis arrivée dans l’ouest de l’Ukraine.

Mon père a alors décidé de nous emmener ailleurs. On a donc passé cinq jours en voiture, avec ma mère qui paniquait et mon chat qui hurlait, et on est arrivés dans un endroit plus sûr à l’ouest du pays.

Mon chat nous a suivis partout.

C’est à ce moment que ma marraine, qui a déménagé au Canada il y a dix ans, nous a appelés pour nous inviter à venir la rejoindre. Mon père n’a pas pu, car les hommes âgés de 18 à 60 ans ne sont pas autorisés à quitter l’Ukraine. Et ma mère ne voulait pas le laisser derrière. Ils ont donc décidé de sauver la vie de leur unique enfant et de me laisser partir seule. Ils m’ont donné un nouveau départ. J’avais 18 ans.

Retourner en visite en Ukraine

Après un an et demi au Québec, mes parents me manquaient tellement que j’ai pris le risque d’y retourner pour une visite. Tout avait changé. Pas seulement le paysages. Les gens sont différents. Même si la situation s’est améliorée par rapport à l’année dernière, parce qu’il n’y a pas de troupes qui s’affrontent à proximité de ma ville, les gens ne se soucient plus vraiment d’éventuels bombardements. Ils sont tellement habitués à la guerre qu’ils ne se cachent même plus. Et ça, c’est terrifiant. Parce qu’ils la normalisent. J’ai décidé d’en faire un petit montage vidéo pour ne pas oublier.

Il m’a fallu plusieurs jours pour rentrer chez moi. J’ai pris un vol de 8 heures pour l’Autriche, un train de 24 heures pour Kiev, puis un train de 5 heures pour Kharkiv. La première chose que j’ai entendue en arrivant à la gare, c’est la sirène qui prévient des bombardements. Et là, ce n’était pas des effets spéciaux. C’était réel. Autant le son des sirènes qui nous avertit de nous cacher que la vue des bâtiments démolis. Bizarrement, je m’y suis habituée tout de suite, car je voyais dans les yeux de mes parents que tout ça était devenu normal.

Devant un missile, laissé aux pieds du Freedom Square. Sous mes pieds, une station de métro devenue un abri pour la population.

Qu’est-ce qui m’attend, maintenant?

J’ai l’impression d’avoir dû grandir trop vite. J’étais un enfant, une pandémie, les confinements et une guerre ont volé ma jeunesse, et maintenant je suis une adulte qui doit payer son loyer, travailler à plein temps, se trouver de nouveaux amis et faire ses propres impôts. Je n’ai jamais connu ces années où on a le droit de faire des conneries parce qu’on est jeune. Mais le bon côté des choses, c’est que je suis plus mature. Je suis intelligente. Je suis en santé. Je suis libre. Je suis jolie. Je peux faire tout ce que je veux. Comme réaliser mes rêves. C’est jours-ci, c’est ma propre histoire que j’écris. Lorsque j’ai obtenu le poste que j’occupe actuellement chez Grandé, mon patron m’a dit avec un clin d’œil : «Peut-être qu’un jour, tu monteras sur scène avec ton premier Oscar, et que tu auras une petite pensée pour nous.»

Peut-être. Non, pas peut-être. J’y arriverai. Et l’Ukraine gagnera. J’ai confiance.

La guerre m’a pris beaucoup de choses : ma famille, mes amis, ma vie, ma jeunesse. Je ne peux pas serrer mon père dans mes bras ni embrasser ma mère avant d’aller me coucher. Je ne peux pas parler à mes grands-mères, caresser mon chat ou regarder un nouveau film de Marvel avec mon meilleur ami. J’ai un syndrome post-traumatique et d’autres traumatismes. Je travaille dessus. Mais malgré tout cela, je suis heureuse d’être là où je suis aujourd’hui. Car mon histoire ne fait que commencer.

 

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